Dans la fiche précédente, nous avons vu qu'Aristote place la science théorétique au sommet de la hiérarchie des savoirs, et qu'elle se divise en philosophie première, physique et mathématique. Mais que dit concrètement la philosophie première sur le réel ? Comment Aristote pense-t-il l'être, la nature, le mouvement, le divin, l'âme ?
Platon répondait : le vrai réel, ce sont les Idées — des entités séparées du monde sensible, éternelles et parfaites. Les choses concrètes n'en sont que des copies. Aristote renverse cette perspective : les Idées séparées n'existent pas. La réalité première, c'est la substance concrète — cet arbre, ce cheval, cet homme. La forme (ce qui fait qu'un cheval est un cheval) n'est pas dans un autre monde : elle est dans la chose elle-même, inséparable de sa matière.
Mais si le réel est ici-bas, dans les choses concrètes, il faut expliquer pourquoi elles changent (naissent, grandissent, meurent) et pourquoi l'univers est ordonné plutôt que chaotique. Aristote propose un système complet : la théorie des quatre causes, la distinction puissance/acte, les quatre types de mouvement, la structure de l'univers en deux mondes (terrestre et céleste), et au sommet, un Dieu qui est premier moteur immobile. Comment un être qui ne bouge pas peut-il être la cause de tout mouvement ? C'est le paradoxe central de la métaphysique aristotélicienne.
Aristote hérite de tous les débats précédents sur l'être et le devenir : Parménide (l'être est un et immuable), Héraclite (tout est devenir), les physiciens antiques (pluralité de principes matériels), Platon (les Idées séparées). Mais il tente une synthèse qui dépasse toutes ces positions en ancrant la philosophie dans l'observation du monde concret.
Son père médecin lui a transmis le goût de l'observation empirique et de la classification. Au Lycée, Aristote mène des recherches en biologie (il décrit plus de 500 espèces animales), en physique, en astronomie. Sa métaphysique n'est pas une spéculation abstraite : elle est une tentative de rendre compte de ce qu'on observe — le changement, la diversité, l'ordre — à partir de principes rationnels.
Sa cosmologie (deux mondes, sphères célestes, premier moteur) dominera la pensée occidentale pendant près de deux mille ans, jusqu'à la révolution copernicienne et galiléenne.
Contre Parménide (l'être est un) et contre Platon (l'être véritable = les Idées), Aristote affirme : l'être n'est pas unique mais peut être dit de nombreuses façons différentes, qui présentent toutes un aspect de sa multiplicité. Dire « Socrate est », « Socrate est blanc », « Socrate est à Athènes » — le mot « est » n'a pas le même sens à chaque fois.
L'être fondamental, c'est la substance (ousia). La substance est :
| Sens | Signification |
|---|---|
| Un individu réel | Cet homme-ci, ce cheval-là — une réalité concrète, singulière |
| Un sujet qui a des propriétés accidentelles | Socrate est blanc, assis, à Athènes — ces propriétés peuvent changer sans que Socrate cesse d'être Socrate |
| Un sujet logique auquel se réfèrent les prédicats | Tout ce qu'on dit de quelque chose se rapporte à une substance |
Les différentes façons de prédiquer l'être s'expriment selon 10 catégories :
| Catégorie | Question | Exemple (Socrate) |
|---|---|---|
| Substance | Qu'est-ce ? | Un homme |
| Quantité | Combien ? | Mesure 1m70 |
| Qualité | Comment ? | Laid, sage |
| Relation | Par rapport à quoi ? | Maître de Platon |
| Lieu | Où ? | À Athènes |
| Temps | Quand ? | Au Ve siècle |
| Position | Dans quelle posture ? | Debout |
| Possession | Qu'a-t-il ? | Porte un manteau |
| Action | Que fait-il ? | Dialogue |
| Passion | Que subit-il ? | Est condamné |
Seule la substance existe par elle-même. Les neuf autres catégories sont des accidents — elles dépendent de la substance pour exister.