Ainsi parlait Zarathoustra (Nietzsche)

Ce n'est pas un « livre d’idées » que l’on résumerait comme un dossier. C’est un livre qui fait quelque chose. Il fait bouger les évidences, il met les valeurs en variation, il force à penser autrement. Ainsi parlait Zarathoustra n’est pas un traité : c’est une machine littéraire, un récit-prophétie, un ensemble de discours, de paraboles, d’images, où la pensée ne s’expose pas, elle s’éprouve.


1) L’œuvre : une forme qui pense

L’ouvrage paraît en plusieurs moments, entre 1883 et 1885, et porte un sous-titre décisif : « un livre pour tous et pour personne ».


Zarathoustra, personnage central, revient parmi les humains après un retrait. Il ne revient pas annoncer une vérité supérieure : il revient pour produire un renversement. Il ne transmet pas une doctrine, il met en scène un diagnostic de notre époque et une expérimentation : comment sortir d’une vie rétrécie par les morales, les arrière-mondes, les discours qui diminuent la puissance de vivre ?


L’enjeu général peut se dire simplement, mais il faut l’entendre comme une tension : nous sommes dans une époque où les anciennes valeurs perdent leur force, où l’on ne sait plus pourquoi vivre, où l’on s’accroche à des substituts. C’est cela le nihilisme : non pas « croire à rien », mais vivre dans des valeurs qui ne valent plus, qui ne créent plus. Dès lors, il ne suffit pas de critiquer : il faut créer.


2) L’auteur : Nietzsche (1844–1900), l’écriture comme méthode

Nietzsche est un philosophe allemand du XIXᵉ siècle, formé à la philologie, c’est-à-dire à l’art de lire les textes dans leur épaisseur historique et stylistique. Très tôt, il comprend que la philosophie ne se réduit pas à un système ; elle est une manière d’évaluer, de trancher, d’orienter la vie. D’où son style : aphorismes, images, coups de marteau, montées lyriques, ironie.


Comme amateur de philologie, dans ses œuvres, chez Nietzsche, la forme n’illustre pas le contenu, elle en est la condition. On ne dit pas : « voici la thèse, voici l’argument ». On fait apparaître des forces, on oppose des types de vie, on démasque des ressentiments, on invente des figures. Le style de Nietzsche est rapide, vif, il pique. Il n’y a pas de poésie, il y a des tirades. Zarathoustra est exactement cela : une pensée qui passe par des personnages, des métamorphoses, des scènes.


Quand il parle de « mort de Dieu », de nihilisme, de transvaluation des valeurs, de volonté de puissance, il ne manipule pas des slogans ; il pointe des opérations. On se situe alors, pendant la lecture, à mi chemin entre un descriptivisme naturaliste et une réflexion généalogique à propos et sur les idées de la philosophie occidentale. La philosophie devient une critique des illusions qui nous gouvernent et, surtout, l’art de produire des possibilités nouvelles.